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L'art de lire lentement ou pas du tout

Ainsi que le souligne Le Temps, la rentrée littéraire défie toutes les lois économiques et sociales. Cette année, les éditeurs battront le record de la décennie avec plus de 700 nouveautés publiées. Les 15% de Français qui lisent plus de 20-25 livres par an, pourront toujours aller défier quelques blogueurs en participant au challenge du 1% littéraire, avaler leur PAL (Pile à Lire) à toute vitesse, voire celles des autres grâce aux swaps (échanges). Si vous préférez « bien lire », vous apprendrez les vertus de la lenteur, défendues par Friedrich Nietzsche dans sa préface d'Aurore. Enfin, si vous faites partie des 70% de mauvais élèves qui achèvent difficilement un opus dans l'année, il va falloir trouver une parade pour briller dans les dîners en ville.


Rassurez-vous cependant : non seulement vous faites clairement partie de la majorité, mais il faut également savoir qu'une bonne partie de vos proches sont des fumistes.
Apprenez, tout d'abord, que la plupart d'entre-nous ne lisent guère plus de la moitié du contenu des journaux qu'ils achètent et 1/5ème lorsqu'il s'agit d'articles publiés en ligne (chiffres de l'Institut Poynter en 2009). Selon Nicholas G. Carr, auteur de plusieurs ouvrages sur les nouvelles technologies, les faibles capacités de concentration des lecteurs, et notamment des Internautes, s'expliquent par l'habitude qu'ils ont acquise de zapper sans cesse d'un site à un autre. De plus, leur activité est fréquemment interrompue par des stimuli extérieurs (ping indiquant l'arrivée d'un mail, courtes rafales de mots via Facebook et autres Twitter...). Bref, si nous sommes devenus performants dans l'art de collecter des données éparpillées, nous avons de plus en plus de mal à lire des textes longs. Autant dire que les lecteurs de pavés de plus de 1000 pages sont en voie de disparition... et ne vous fiez surtout pas à ceux qui disent le contraire. En effet, une étude réalisée en 2009 en Grande-Bretagne (mais qui pourrait sans doute être extrapolée à notre beau pays) et publiée dans le Telegraph, montrent que 2/3 des gens mentent sur leurs lectures. Parmi ces perfides mystificateurs, 42 % prétendent avoir lu 1984 de George Orwell, 31% Guerre et paix de Léon Tolstoï, 25% Ulysse de James Joyce, 16% Madame Bovary de Gustave Flaubert, 15% Une brève histoire du temps de Stephen Hawking, 9% A la recherche du temps perdu de Marcel Proust et 24 % la Bible (le livre le plus vendu au monde).

Ne vous gaussez pas trop vite car même un Bernard-Henri Lévy peut être abusé par un Jean-Baptiste Botul. D'autres, tel Pierre Bayard, professeur de littérature française à l'Université de Paris VIII et auteur d'un Comment parler des livres que l'on n'a pas lus ? admettent qu'ils lisent rarement les livres qu'ils commentent. « Etre cultivé, ce n’est pas avoir lu tel ou tel livre, c’est savoir se repérer dans leur ensemble, donc savoir qu’ils forment un ensemble et être en mesure de situer chaque élément par rapport aux autres. » écrit-il. Citant Paul Valéry et Oscar Wilde, l'universitaire ajoute qu'un compte-rendu est plus important que le livre lui-même. Une opinion sans doute partagée par le critique littéraire Henry Hitchings, auteur d'un guide intitulé Who's Afraid of Jane Austen? How to Really Talk About Books You Haven't Read (Qui a peur de Jane Austen ? Comment parler des livres que vous n'avez pas lu). S'il paraît relativement simple de briller dans les débats portant sur les œuvres classiques (abondamment commentées), il faut mettre au point une stratégie élaborée pour ce qui concernent les nouvelles parutions. Alex Beam, journaliste du Boston Globe, en propose une en quatre étapes que l'on peut adapter aux lecteurs français: lire des extraits, s'informer de l'actualité littéraire, consulter les critiques et cuisiner son libraire (lui-même briffé par les représentants des maisons d'édition).
En juillet dernier, L'Express a publié en ligne des extraits de plusieurs romans de cette rentrée 2010: Une forme de vie par Amélie Nothomb, Coeur régulier par Olivier Adam, Ouragan par Laurent Gaudé, L'insomnie des étoiles par Marc Dugain, Point Oméga par Don DeLillo, Jeux de la nuit par Jim Harrison, Vice caché par Thomas Pynchon... La plupart des gros éditeurs comme Gallimard, Albin Michel ou Seuil se sont dotés de mini-site dédiés à la rentrée littéraire. On y trouve des résumés, bonnes feuilles, lectures audios, etc. Je vous recommande également le journal Médiapart, qui présente une sélection de trente nouveautés accompagnées de leur présentation, d'un entretien vidéo, d'un extrait en PDF voire audio. Pour les plus pressés d'entre vous, je passe sur les journaux, les magazines spécialisés et les radios qui ont encore un peu de contenus.


Loin du tumulte du monde culturel, il existe une minorité déclinante de personnes qui prennent le temps de lire vraiment. Et si on en croit Newsweek et le Guardian, ceux-là seraient les fers de lance d'une discrète révolution, dans la mouvance du "slow Food", "slow-travel",et du slow movement en général. Le "slow reading" (lecture lente), dont l'origine est à chercher chez le philosophe allemand Friedrich Nietzsche, a été remise au goût du jour par un certain Lancelot R Fletcher. Dans la réalité, il n'existe ni véritable représentant, ni organisation, ni manifeste, ni site officiel de ce mouvement (si on pouvait le qualifier ainsi). Il s'agit plutôt de quelques voies s'élevant ici et là, souvent des universitaires, des enseignants et des écrivains tels que Tracy Seeley, professeur d'anglais à l'Université de San Francisco et auteur d'un blog sur la lecture lente ; le canadien John Miedema, auteur d'un ouvrage intitulé Slow reading ou le journaliste Carl Honoré qui a publié In Praise of Slowness: How A Worldwide Movement Is Challenging the Cult of Speedle.
En 2004, célèbre romancier britannique Philip Pullman a déclaré en écho au mouvement que la lecture lente était devenue nécessaire au renforcement de la démocratie en Amérique. L'écrivain américain, Neil Postman, avait déjà fait ce constat en 1985 considérant la lecture comme le meilleur moyen de développer la rationalité et l'acuité politique des futurs citoyens.
Thomas Newkirk, professeur d'anglais à l'Université du New Hampshire, explique comment la lecture, telle qu'elle est enseignée à l'école, est présentée comme une sorte de course de performance. Les instituteurs, pratiquement chronomètres en main, comptent le nombre de mots que leurs élèves sont capables de déchiffrer. Cette dérive est liée à l'idée que la rapidité est un signe d'intelligence. A l'inverse, écrit John Miedema, lire trop vite est le meilleur moyen de tout mélanger et d'oublier aussi vite les informations.
Le mouvement pour la lecture lente s'est quelque peu affranchi de ses racines philosophiques et politiques. Aujourd'hui, ses adeptes défendent plutôt l'idée de plaisir, de partage et de proximité. Par exemple, à l'instar du Slow Movement qui prônent la consommation de produits de proximité, le slow reading propose de favoriser les éditeurs locaux et de combattre la dictature de la nouveauté.
En Italie, le mouvement s'est traduit par la réalisation de projets concrets comme la librairie en ligne Slowbookfarm créée à l'initiative de trois personnalités du monde littéraire Andrea Cortellessa, Alberto Casadei et Guido Mazzoni. Dans le même esprit, des classements qualitatifs des livres viennent remplacer le top des meilleures ventes, tandis que les bestsellers en pile cèdent un peu la place à des ouvrages devenus introuvables dans les grandes chaînes.

Friedrich Nietzsche, Aurore (1881), Avant-propos de 1886.
Cette préface arrive tardivement, mais non trop tard ; qu’importent, en somme, cinq ou six ans ! Un tel livre et un tel problème n’ont nulle hâte ; et nous sommes, de plus, amis du lento, moi tout aussi bien que mon livre. Ce n’est pas en vain que l’on a été philologue, on l’est peut-être encore. Philologue, cela veut dire maître de la lente lecture : on finit même par écrire lentement. Maintenant ce n’est pas seulement conforme à mon habitude, c’est aussi mon goût qui est ainsi fait, — un goût malicieux peut-être ? — Ne plus jamais rien écrire qui ne désespère l’espèce des hommes « pressés ». Car la philologie est cet art vénérable qui, de ses admirateurs, exige avant tout une chose : se tenir à l’écart, prendre du temps, devenir silencieux, devenir lent, — un art d’orfèvrerie, et une maîtrise d’orfèvre appliquée au mot, un art qui demande un travail subtil et délicat, et qui ne réalise rien s’il ne s’applique avec lenteur. Mais c’est justement à cause de cela qu’il est aujourd’hui plus nécessaire que jamais, justement par là qu’il charme et séduit le plus, au milieu d’un âge du « travail » : je veux dire de la précipitation, de la hâte indécente qui s’échauffe et qui veut vite « en finir » de toute chose, même d’un livre, fût-il ancien ou nouveau. — Cet art lui-même n’en finit pas facilement avec quoi que ce soit, il enseigne à bien lire, c’est-à-dire lentement, avec profondeur, égards et précautions, avec des arrière-pensées, des portes ouvertes, avec des doigts et des yeux délicats... Amis patients, ce livre ne souhaite pour lui que des lecteurs et des philologues parfaits : apprenez à me bien lire!

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