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On prévoit un été sombre et polaire

Le 6 mars dernier, Telerama a publié les résultats d'une étude frôlant le scoop: « le crime paie enfin ». Cela signifie que les éditeurs s'apprêtent à lancer, comme chaque année, une audacieuse campagne printanière en faveur du roman policier. En juin, les revues littéraires publieront des dossiers présentant un panorama des incontournables et des "nouvelles tendances". Le concept du NPN (Nouveau Polar Nihiliste) qui avait tant ému l'an dernier restera au placard, mais les éditeurs continueront de surfer sur la vague Millénium. Les policiers suédois se verront donc attribuer une place de choix sur les serviettes de plage... et on trouvera sans doute encore quelques Dan Brown à l'ombre des parasols.

Trois études simultanées (une analyse du Ministère de la Culture, un sondage réalisé par l'institut Ipsos pour la revue professionnelle Livres-Hebdo et un rapport du cabinet Content and Consulting) confirment le bilan attendu : nous assistons à un véritable raz de marée du Noir. Sur quatre romans achetés en France, un est classé dans le rayon policier. En 1994, les éditeurs publiaient 471 romans policiers contre 1749 en 2008.
Un classement basé sur la liste des bestsellers de 7 journaux européens (Buchreport/Der Spiegel, Informazioni Italiani, Boekblad/GfK, El cultural, Svensk Bokhandel, The Bookseller et Livres Hebdo/Ipsos) montre que trois Suédois se retrouvent dans le "Top 10" 2009 des auteurs européens. Stieg Larsson arrive au 1er rang, Camilla Läckberg à la 6e place, Henning Mankell à la 10e. L'américain Dan Brown arrive quand même en 3e position et John Grisham en 10e. En France, c'est James Ellroy (Underworld USA) et surtout Dennis Lehane (boosté par l'adaptation cinématographique de Shutter Island par Martin Scorsese) qui tiennent le haut du pavé depuis le début de l'année 2010. En revanche, le succès de The ghost writer (le film de Roman Polanski sorti en salle le 3 mars 2010), ne semble pas avoir de répercussions démesurées sur le roman qui l'a inspiré: L'Homme de l'ombre de Robert Harris.
La saga policière de Stig Larsson (décédé en 2004 avant d'achever le 4e tome de Millenium), s'est vendue à plus de 7,6 millions d'exemplaires dans le monde. Après l'adaptation cinématographique du premier volet de la trilogie, Les hommes qui n'aimaient pas les femmes, les suites Millénium 2 et Millénium 3, sortiront cet été. Par ailleurs, à partir du 22 mars 2010, la chaîne de télévision Canal + diffusera une série télévisée qui comptera six épisodes de 90 minutes (chacun des livres de la trilogie faisant l'objet d'une adaptation en deux épisodes). Kurt Wallander, le héros d'Henning Mankell, a déjà fait quelques passages télévisés sur la chaîne ARTE. La saison 1 complète (trois films) est sortie en double DVD le 1er mars dernier. Van Veeteren, le détective imaginé par Håkan Nesser a également fait l'objet d'une adaptation pour le petit écran mais la série n'est diffusée qu'en Suède pour l'instant.
Selon le journal britannique The Independent, les ventes de romans policiers européens ont augmenté de 150% en an dans les librairies Waterstones. La popularité de Stig Larsson en Grande Bretagne est, en effet, à l'origine d'un regain d'intérêt pour les auteurs suédois comme Håkan Nesser, Kerstin Ekman, Karin Alvtegen ou Mari Jungstedt. En France, plusieurs noms s'ajoutent à la liste dont Johan Theorin ou Ake Edwardson. Par ailleurs, les éditions Rivages rééditent en poche la série policière de Maj Sjöwall et Per Wahlöö, les précurseurs du polar suédois.
Les Français se sont également entichés des policiers islandais depuis la parution de La Cité des jarres, le roman d'Arnaldur Indridason. A l'instar de Stieg Larsson, l'Islandais a entrainé plusieurs de ses compatriotes dans son sillage, tels les écrivains Arni Thorarinsson ou Jon Hallur Stefànsson. A la sortie de son dernier ouvrage Hypothermie, Arnaldur Indridason a néanmoins partagé le podium avec le Norvégien, Jo Nesbo. Parmi les auteurs plébiscités de cet autre pays scandinave, on peut citer Karin Fossum, Gunnar Staalesen, Anne Holt ou Anne Ragde.
Selon le Guardian, les lecteurs du nord, eux, favorisent Liza Marklund, créatrice d'une série dont l'héroïne, Annika Bengtzon, est une chroniqueuse judiciaire. Son premier roman, Studio Sex (2000), a été vendu à plus d’un million d’exemplaires en Suède et traduit dans vingt pays. Jens Lapidus, un célèbre avocat suédois, a imaginé une trilogie intitulée Stockholm noir (2 tomes parus en français à ce jour) qui a connu un succès retentissant dans les pays nordiques. Enfin, Le journaliste et romancier Jan Guillou est l’auteur d’une quarantaine d’ouvrages (notamment des romans d'espionnage) très populaires en Suède. Il faut ajouter à cette liste, la romancière Asa Larsson dont un des titres (Horreur boréale) est paru dans la Série Noire.

Devant ce déferlement d'écrivains scandinaves, et surtout suédois, sur la scène du crime, on peut légitimement s'interroger sur l'état psychique de nos voisins du nord. Cette fascination pour le roman noir reflète-t-elle une obsession nationale pour le crime? Cela est d'autant plus intrigant que, sur les 27 pays de l'Union européenne, la Suède peut s'enorgueillir d'un des plus bas taux de criminalité. Seuls l'Allemagne, l'Autriche, Malte et la Slovénie ont des taux inférieurs. Ainsi en 2006, on recensait 91 meurtres en Suède et la parution de 84 romans policiers. Un classement annuel du Global Peace Index indique qu'en 2009, la Suède occupait la 6ème place (sur 144 pays étudiés) parmi les contrées les plus tranquilles de la planète. Devant elle, se trouvent La Nouvelle Zélande, le Danemark, la Norvège, Islande et l'Autriche. La France est en 30ème position. Par ailleurs, une équipe de psychologues de l'Université de Leicester, qui a établi une carte du monde du bonheur en 2008, a établi que les habitants des pays nordiques sont parmi les plus heureux. Alors pourquoi cette société si tranquille et enjouée génère-t-elle tant de crimes de papier... et surtout, comment les auteurs de romans policiers suédois sont-ils parvenus a dominer le monde éditorial en l'espace de quelques années ? Le fameux pragmatisme nordique est-il particulièrement adapté à la conception d'intrigues criminelles complexes ?
Selon le journal en ligne Slate.com, la réponse est, une fois de plus, bassement matérielle. Les romans policiers, et en particulier ceux d'origine anglo-saxonne, ont toujours remporté un grand succès en Scandinavie. De nombreux auteurs ont débuté leurs carrières dans de plus nobles activités littéraires avant de céder aux attraits du Noir. Henning Mankell, par exemple, a écrit 7 romans remarqués (mais avec des répercutions peu lucratives) et plus d'une douzaine de pièces de théâtre avant de bifurquer vers d'autres cieux. Karin Fossum a été récompensée par un prix Nobel de poésie tandis que Maj Sjöwall a commencé comme traductrice et Stig Larsson comme journaliste. Le Danois Peter Høeg est le seul écrivain scandinave contemporain a avoir bénéficié des avantages d'une renommée internationale avant l'explosion du roman policier. Or, c'est l'enquête autour d'un homicide supposé qui a valu son succès au roman de Peter Høeg (estampillé en collection blanche), Smilla et l'amour de la neige. La leçon est donc claire : pour attirer les lecteurs, notamment Anglo-saxons, rien de tel qu'une bonne intrigue policière.
Cela nous conduit à une question d'importance: qu'est-ce qui nous fascine tellement dans les romans policiers nordiques ? Les Scandinaves sont-ils plus doués que leurs collègues étrangers ? A priori, ils ne sont pas vraiment innovants. A quelques exceptions près, les écrivains du nord produisent des intrigues d'honnête facture mais qui se différencient peu des conventions du genre. Les amateurs d'atmosphère glauque et de détectives dépressifs peuvent aussi trouver leur compte dans chez Ian Rankin, James Lee Burke ou Michael Connelly (pour n'en citer que quelques uns). L'agent littéraire, Niclas Salomonsson (interviewé par The Economist) prétend que c'est avant tout une question de style. Les polars nordiques, dit-il, sont « réalistes, simples, précis... et ne s'embarrassent pas de mots inutiles ». Selon le Times, c'est l'entrain des Scandinaves à détruire la douce réputation de leurs terres natales qui séduiraient le lecteur britannique. Pensez que les crimes affreux se commettent loin de chez soi, c'est tellement rassurant ! Si on en croit le journaliste de Slate.com, les Américains, eux, ne sont pas hypnotisés par l'atmosphère lugubre qui se dégage des lieux mais, plutôt par le contraste entre la vision utopique qu'ils en ont et ce qu'ils lisent dans les romans policiers scandinaves. Un crime sanguinaire est bien plus frappant dans le cadre idyllique d'un paysage immaculé de neige ou dans une tranquille région isolée. Peter Wahlqvist, un universitaire spécialisé dans la littérature policière (cité par le Globalpost), partage cette opinion. Selon lui, le succès planétaire du thriller suédois s'explique par une combinaison d'éléments tels le contraste entre le stéréotype et la sombre vision véhiculée par les auteurs. La recherche d'exotisme serait une autre motivation.
Une étude du Ministère de la Culture montre, qu'en France, nous assistons à la diffusion d'un autre syndrome : celui du lecteur décomplexé (lire des romans de gare, ça ne fait plus mauvais genre) et bien décidé à explorer la triste réalité du monde. Thrillers, whodunits, romans noirs, polars historiques...il y n'y a pas que les Suédois qui font tourner la planète éditoriale.

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