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Rome vue par Zola

Après un long chemin parcouru en Afrique du Nord et aux frontières de l'Asie et en Europe, nous voici donc revenu à notre point de départ (cf Rome vue par Chateaubriand) dans la Ville Éternelle. Émile Zola (1840-1902), italien par son père, entreprend en 1891 un voyage dans le sud de la France qui lui inspire le premier volume de sa trilogie des Trois villes. Ce texte d’abord intitulé Mon voyage à Lourdes parait le 25 juillet 1894. Les tomes consacrés à Rome et à Paris sont publiés en 1896 et 1898.

« Des hauteurs du Viminal, où se trouve la gare, la voiture descendit au grand trot la pente raide de la rue Nationale. Et, dès lors, il ne cessa plus, il tourna la tête à chaque monument, le montra du même geste. Dans ce bout de large voie, il n’y avait que des bâtisses neuves. Sur la droite, plus loin, montaient des massifs de verdure, en haut desquels s’allongeait un interminable bâtiment jaune et nu, couvent ou caserne.(...).
Au bas de la pente, la rue Nationale tournait une dernière fois. Et ce furent encore des noms jetés, au trot vif du cheval : le palais Colonna, dont le jardin est bordé de maigres cyprès ; le palais Torlonia, à demi éventré pour les embellissements nouveaux, le palais de Venise, nu et redoutable, avec ses murs crénelés, sa sévérité tragique de forteresse du Moyen Âge, oubliée là dans la vie bourgeoise d’aujourd’hui. La surprise de Pierre augmentait, devant l’aspect inattendu des choses. Mais le coup fut rude surtout, lorsque le cocher, de son fouet, lui indiqua triomphalement le Corso, une longue rue étroite, à peine aussi large que notre rue Saint-Honoré, blanche de soleil à gauche, noire d’ombre à droite, et au bout de laquelle la lointaine place du Peuple faisait comme une étoile de lumière : était-ce donc là le cœur de la ville, la promenade célébrée, la voie vivante où affluait tout le sang de Rome ? (…)
Déjà la voiture s’engageait dans le cours Victor-Emmanuel, qui continue la rue Nationale, les deux trouées dont on a coupé l’ancienne cité de part en part, de la gare au pont Saint-Ange. À gauche, l’abside ronde du Gesù était toute blonde de gaieté matinale. Puis, entre l’église et le lourd palais Altieri, qu’on n’avait point osé jeter bas, la rue s’étranglait, on entrait dans une ombre humide, glaciale. Et, au-delà, devant la façade du Gesù, sur la place, le soleil recommençait, éclatant, déroulant ses nappes dorées ; tandis qu’au loin, au fond de la rue d’Aracœli, noyée d’ombre également, des palmiers ensoleillés apparaissaient.(...)
Malgré son irrégularité, c’est une fort belle voie moderne que le cours Victor-Emmanuel ; et Pierre pouvait se croire dans une grande ville quelconque, aux vastes bâtisses de rapport. Mais, quand il passa devant la Chancellerie, le chef-d’œuvre de Bramante, le monument type de la Renaissance romaine, son étonnement revint, son esprit retourna aux palais qu’il venait déjà d’entrevoir à cette architecture nue, colossale et lourde, ces immenses cubes de pierre, pareils à des hôpitaux ou à des prisons. Jamais il ne se serait imaginé ainsi les fameux palais romains, sans grâce ni fantaisie, sans magnificence extérieure. C’était évidemment fort beau, il finirait par comprendre, mais il devrait y réfléchir.(...)
Et le cheval repartit d’un train plus rapide, au milieu du dédale des rues étroites. On en suivit une, étranglée entre de hauts murs, où le jour descendait comme au fond d’une tranchée. Puis, au bout, il y eut une rentrée soudaine en plein soleil, on traversa le Tibre sur l’antique pont de Sixte IV, tandis qu’à droite et à gauche s’étendaient les nouveaux quais, dans le ravage et les plâtres neufs des constructions récentes. De l’autre côté, le Transtévère lui aussi était éventré ; et la voiture monta la pente du Janicule, par une voie large qui portait, sur de grandes plaques, le nom de Garibaldi. (…)
En haut il y a une vaste terrasse. L’église San Pietro in Montorlo se trouve là, à l’endroit où saint Pierre, dit-on, fut crucifié. La place est nue et rousse, cuite par les grands soleils d’été ; pendant qu’un peu plus loin, derrière, les eaux claires et grondantes de l’Acqua Paola tombent à gros bouillons des trois vasques de la fontaine monumentale, dans une éternelle fraîcheur. Et, le long du parapet qui borde la terrasse, à pic sur le Transtévère, s’alignent toujours des touristes, des Anglais minces, des Allemands carrés, béants d’admiration traditionnelle, leur guide à la main, qu’ils consultent, pour reconnaître les monuments. (…)
Rome, Rome ! la Ville des Césars, la Ville des papes, la Ville Éternelle qui deux fois a conquis le monde, la Ville prédestinée du rêve ardent qu’il faisait depuis des mois ! elle était là enfin, il la voyait ! Des orages, les jours précédents, avaient abattu les grandes chaleurs d’août. Cette admirable matinée de septembre fraîchissait dans le bleu léger du ciel sans tache, infini. Et c’était une Rome noyée de douceur, une Rome du songe, qui semblait s’évaporer au clair soleil matinal. Une fine brume bleuâtre flottait sur les toits des bas quartiers, mais à peine sensible, d’une délicatesse de gaze ; tandis que la Campagne immense, les monts lointains se perdaient dans du rose pâle. Il ne distingua rien d’abord, il ne voulait s’arrêter à aucun détail, il se donnait à Rome entière, au colosse vivant, couché là devant lui, sur ce sol fait de la poussière des générations. Chaque siècle en avait renouvelé la gloire, comme sous la sève d’une immortelle jeunesse. Et ce qui le saisissait, ce qui faisait battre son cœur plus fort, à grands coups, dans cette première rencontre, c’était qu’il trouvait Rome telle qu’il la désirait, matinale et rajeunie, d’une gaieté envolée, immatérielle presque, toute souriante de l’espoir d’une vie nouvelle, à cette aube si pure d’un beau jour.
 »

Émile Zola, Rome, Chapitre I, 1896

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Les trois villes : Rome d’Emile Zola sur Gallica
Les trois villes: Rome par Émile Zola sur Projet Gutenberg
Emile Zola par Edmond Lepelletier sur In Libro Veritas
Vie et œuvre d’Emile Zola sur emilezola.free.fr
Exposition Zola à la BNF
Emile Zola sur emile-zola-les-rougon-macquart.fr

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Le Colisée et le Forum romain en 1835 par Rudolf Wiegmann (1804-1865)

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