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Eduardo Galeano : Histoire, culture et politique

Dans l'une des dernières entrées du Citathon, en évoquant Howard Zinn, j'ai repensé à un essai historique de l'écrivain et journaliste uruguayen, Eduardo Galeano, Mémoire du feu, que j'avais commencé à lire il y a quelques années.

Cette œuvre en trois tomes est aujourd'hui épuisée mais on peut toujours se reporter à ses autres livres, parmi lesquelles Les veines ouvertes de l'Amérique Latine et Sens dessus dessous. L’école du monde à l’envers.
La trilogie de la Mémoire du feu a été récompensée par l'American Book Award de l’Université de Washington, ainsi que par le ministère uruguayen de la Culture. Eduardo Galeano a également reçu le prix Casa de las Américas pour Les veines ouvertes de l'Amérique Latine.

La mémoire de quelques-uns devient la mémoire de tous. Mais cette torche qui illumine les sommets laisse la base dans l’obscurité. L’histoire officielle de l’Amérique latine accorde rarement un rôle à ceux qui ne sont ni riches, ni blancs, ni mâles, ni militaires : ceux-là ont plutôt droit à l’arrière-scène, comme les figurants d’Hollywood. Ce sont les éternels invisibles, qui cherchent en vain leurs visages dans ce miroir déformant. Mais ils n’y sont pas.
La mémoire du pouvoir n’écoute que les voix qui reprennent l’abrutissante litanie de sa propre sacralisation. « Ceux qui n’ont pas de voix » possèdent la voix la plus puissante, mais depuis des siècles ils sont condamnés au silence, et donnent parfois le sentiment de s’y être habitués.
Ces tares que sont l’élitisme, le racisme, le machisme et le militarisme nous empêchent d’être, et nous interdisent de nous souvenir. On nanifie la mémoire collective, en l’amputant de ce qu’elle a de meilleur ; et on l’exploite au profit des cérémonies d’auto-éloges des tyrans de ce monde.


Mémoires et malmémoires, article paru dans le Monde Diplomatique, 1997.


Dans les westerns, les revolvers tiraient plus de balles que des mitrailleuses et, dans les décors de carton-pâte de ces histoires à grosses ficelles, la lenteur et l’ennui l’emportaient le plus souvent sur l’action.
Les cow-boys, ces hommes taciturnes, cavaliers accomplis qui traversaient l’espace en volant au secours des belles, étaient en réalité des ouvriers agricoles crevant la faim, qui avaient pour seule compagnie féminine celle des vaches qu’ils convoyaient à travers le désert, et qui risquaient leur vie contre un salaire de misère. Ils ne ressemblaient ni de près ni de loin à Gary Cooper, à John Wayne ou à Alan Ladd. C’étaient des Noirs, des Mexicains ou des Blancs édentés qui n’étaient jamais passés entre les mains d’une maquilleuse.
Et les Indiens, condamnés à faire de la figuration dans les rôles des plus méchants d’entre les méchants, n’avaient rien de commun avec ces idiots emplumés et peinturlurés ne sachant qu’ululer autour de la diligence criblée de flèches.
Le Far West est l’invention d’une poignée de producteurs venus d’Europe de l’Est. Ces immigrants au sens aigu des affaires avaient pour noms Laemmle, Fox, Warner, Mayer et Zukor. Dans leurs bureaux de Hollywood, ils ont fabriqué le plus grand mythe universel du XXe siècle


Espejos. Una historia casi universal, Siglo XXI de España, Madrid, 2008 (non traduit à ce jour).


L’égalisation, qui nous uniformise et nous endort, ne peut se mesurer. Il n’y a pas d’ordinateur capable d’enregistrer les crimes quotidiens que l’industrie de la culture de masse commet contre l’arc-en-ciel humain et contre le droit des hommes à l’identité. Mais ses progrès destructeurs crèvent les yeux. Le temps passe en se vidant de son histoire et l’espace ne reconnaît déjà plus l’étonnante diversité de ses composantes. A travers les mass media, les maîtres du monde nous communiquent à tous l’obligation de nous contempler dans un miroir unique, qui reflète les valeurs de la culture de consommation.
Qui ne possède pas, n’est pas : qui n’a pas de voiture, qui ne porte pas des chaussures de luxe ou des parfums importés, fait semblant d’exister. Economie d’importation, culture d’imposture : dans le règne de la bêtise, nous sommes tous obligés de nous embarquer dans la croisière de la consommation, qui sillonne les eaux agitées du marché. La majorité des passagers est condamnée au naufrage, mais la dette externe paie, sur le dos de tous, les croisières de ceux qui peuvent voyager. Le crédit permet à la minorité consommatrice de se gaver de nouveaux biens inutiles, et donne la possibilité aux classes moyennes de s’adonner au culte de l’apparence et de singer les hautes classes ; et la télévision se charge aux yeux de tous de transformer en réelle nécessité les demandes artificielles que le Nord du monde invente sans relâche, et qu’elle projette avec succès vers le Sud. (Nord et Sud, soit dit en passant, sont des termes qui dans ce livre désignent le partage de la galette mondiale, et ils ne coïncident pas toujours avec la géographie.)


Sens dessus dessous. L’école du monde à l’envers, Editions Homnisphères, 2004





Sélection bibliographique
Les veines ouvertes de l'Amérique latine [Las venas abiertas de América Latina, 1971]
Mémoire du feu - Les Naissances [Memorias del fuego I - Los nacimientos, 1982]
Mémoire du feu II - Les Visages et les masques [Memorias del fuego II - Las caras y las máscaras,1984]
Mémoire du feu III - Le Siècle du vent [Memorias del fuego III - El siglo del viento,1986]
Sens dessus dessous. L’école du monde à l’envers [Patas arriba. La escuela del mundo al revés,1998]

Références
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