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HHhH - Laurent Binet

Titre énigmatique pour un livre, prix Goncourt du premier roman, qui restera une énigme pour moi. Je n'ai pas très bien compris si le but de l'auteur est de retracer le parcours des soldats tchèques, auteurs de l'attentat contre Reinhard Heydrich, l'ange blond du Troisième Reich, ou de dresser une biographie du dirigeant nazi à travers la préparation de l'attentat, mais qu'importe! Ces deux objectifs sont clairement atteints.

Mais que de dérives pour y arriver! Comment peut-on construire un tel méli-mélo d'événements? Pourtant, le récit concernant les fait principaux (et je devrait écrire essentiel plutôt que principal) est d'une clarté et d'une précision remarquable. Pas d'héroïsme outrageant, pas de spectaculaire guerrier, mais de l'attente, de l'ennui et des doutes. Pourtant, les artisans du système nazi sont décrits comme des hommes pleinement conscients de l'horreur de leur tâche et dont la seule motivation réside à la construction d'un monde à leur idée, quel qu'en soit le prix. Ce dernier point me semble important à notre époque où le pragmatisme semble l'emporter sur la raison. Il me semble bon de temps en temps de rappeler que les nazis étaient des hommes comme les autres avant de sombrer dans une folie organisée. On ne me fera jamais croire qu'un pays, quelque soit l'époque, puisse subitement être peuplé d'une majorité de bêtes tant sanguinaires que crétines.

Un paragraphe positif comportant un «  pourtant », voici venu le paragraphe négatif... J'ai absolument détesté les interventions de l'auteur, dont je comprend ni la pertinence, ni l'intérêt, ni même le rapport avec le sujet principal du livre. Pourquoi Mr Binet croit-il qu'un lecteur quelconque soit intéressé par sa vie amoureuse? Je ne me sens pas concerné par les petites amies successives de Mr Binet. Si Mr Binet pense que les faits d'avoir de amies tchèques, d'emmener ses amies à Prague font de lui une personne à l'avis pesant sur les questions tchèques, pour moi ce n'est le signe d'une passion flirtant avec la psychose. Est-ce sa manière de mettre le lecteur en garde sur les paragraphes suivants? «  Je viens de me faire larguer par machine, alors si je dis que la femme de Heydrich est une salope ce n'est pas forcément vrai! ». Quand à ses états d'âmes, ils ne dénotent qu'un bourgeoisisme mal assumé. « Quelle horreur, le roman que j'écris déborde dans ma vie privée! ». A croire que les gens ne pensent à leur travail que quand il y sont. Et Mr Binet ne se prive d'aucune originalité, après la thèse, l'anti-thèse: « Quelle horreur, ma vie privée déborde dans le roman que j'écris! Je tiens à le rassurer: votre vie personnelle influence votre oeuvre et vis-versa! Heureusement! Sinon nous lirions les mêmes livres depuis plusieurs siècles. Le lecteur moyen est capable de savoir que ce qu'il lit, même si le sujet qui traite d'un fait historique, est détourné par l'auteur. Le simple fait d'avoir un sujet, un verbe, et un complément d'objet direct dans une phrase suffit à influencer, voire modifier un fait. C'est enseigné dès l'école primaire. Le seul ouvrage historique fiable à 100% serait une chronologie sans phrase reprenant tous les faits historiques. Le moindre oubli pouvant mener à la manipulation. Ce que HHhH nous livre est:

1316: 5 juin. Mort de Louis X. Régence de Philippe frère de Louis X.
1314: 12 mars. J'ai mangé du poisson à la cantine.
1310: 17 juin. Les Templiers sont reconnus innocents à Ravenne.
1308: 12 Janvier. J'ai le nez qui coule.
1305: 23 juin. Traité d'Athis-sur-Orge entre Philippe IV et la Flandre.

Est-ce que l'emploi du « je » dans cette chronologie la rend plus fidèle à la réalité?

HHhH aurait pu être un fantastique roman, si l'auteur avait rédigé une préface plutôt que d'intercaler dans le récit les platitudes habituelles des nouveaux romanciers. Entre "auto-fiction" et Histoire, il faut choisir. Mr Binet détruit méthodiquement son travail de recherche, que l'on sent méticuleux et réfléchi, par des considérations délirantes où on croise Marjane Satrapi, Houelbecque (c'est très intelligent d'écrire que la subversion est un bien en soi, et de tirer sur l'ambulance qu'est Houelbecque), Johnathan Littell (avec qui il joue à savoir qui à la plus grande, liste de références bibliographiques bien entendu)... Tout ça dénote, pour moi, un narcissisme exacerbé et une profonde admiration pour son ego. Je passerai rapidement sur l'obligation qu'ont les enseignants de déclarer à un moment où un autre qu'ils sont enseignants: Mr Binet ne déroge pas à la règle... De la subversion sans doute.
Dernière source d'agacement à la lecture de ce livre: cette obstination de l'auteur à qualifier les dignitaires nazis: « l'horrible Goebble », « l'infame Himmler », « le traite Pétain ».... Mr Binet a-t-il si peur qu'on le prenne pour un admirateur du Troisième Reich? A la lecture de ce livre, j'en suis même arrivé à me poser la question si le fait de travailler sur le nazisme ne pousse pas l'auteur à admirer ce système et, que le fait d'accoler si souvent des adjectifs qualificatifs à des noms propres, n'était pas le moyen de se dédouaner et d'apaiser sa conscience. Une fois de plus, quelques mots dans une préface auraient sans doute été judicieux.

Pour résumer, HHhH me laisse un sentiment largement mitigé. C'est un fantastique récit historique sur un événement assez méconnu qu'est l'attentat contre Heydrich. Mais la forme est tellement contestable, une nouvelle "forme d'auto-fiction" ou de "docu-fiction", que je ne vois pas comment en conseiller la lecture, sauf aux fans d'Amélie Nothomb.


Titre: HHhH
Auteur: Laurent Binet
Editeur: Grasset & Fasquelle
Parution: janvier 2010
Pages: 440

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3 avis pour “HHhH - Laurent Binet”
  1. Je vous remercie pour ce commentaire qui me rassure un peu quand à mon opinion. Je ne suis pas le seul à ne pas trouver remarquable les digressions de l'auteur.

    D'une manière générale, les résistants non-français sont peu connus en France. Heureusement que ces dernières années quelques films (américains, pour la plupart) montrent que la résistance ne s'est pas confinée à un hexagone sur une carte. La seule "réelle" connaissance que j'ai d' Anielewicz, reste le film "1943 L'ultime révolte".

    Par Michey | vendredi 20 août, 08:50
  2. Je viens de terminer ce roman, je suis toute remuée, j'ai l'impression d'avoir pénetré dans un dessin de Mandelbraut, chaque phrase renvoie à un développement et le dessin final est bouleversant, j'ai le sentiment que ce livre m'a retournée jusqu'au fond des cellules, allez savoir pourquoi .....

    Par clopain | dimanche 6 mars, 21:38
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